Sur la scène européenne, le groupe Électricité de France (EDF) suscite débats et interrogations. Entre statut de champion industriel, rôle moteur dans la transition énergétique et position parfois jugée hégémonique, EDF cristallise les regards de ses voisins européens, partagés entre admiration et scepticisme. Alors que la France mise sur la relance du nucléaire pour assurer son autonomie énergétique, plusieurs pays de l’Union européenne s’interrogent sur la posture d’EDF et ses répercussions au-delà des frontières hexagonales.
Historiquement, EDF symbolise l’ambition industrielle d’une certaine Europe d’après-guerre. Sa puissance de frappe, incarnée par un parc de réacteurs nucléaires unique au monde, a longtemps fait figure de modèle d’indépendance énergétique. À Bruxelles, Paris n’a jamais cessé de revendiquer cette autonomie, arguant que l’énergie décarbonée produite par le nucléaire constitue un précieux atout pour la lutte contre le réchauffement climatique. Les derniers mois l’ont d’ailleurs démontré : face aux soubresauts géopolitiques et à la crise de l’approvisionnement gazier liée à la guerre en Ukraine, la capacité de production d’EDF a été scrutée en Europe comme un levier stratégique majeur.
Pour certains décideurs européens, la réussite du nucléaire français porte l’espoir d’un modèle exportable. En Finlande, en Hongrie ou encore au Royaume-Uni, EDF demeure un partenaire recherché pour ses compétences en matière de construction et d’exploitation de centrales. Plusieurs États membres, en quête d’alternatives au gaz russe, voient dans l’essor du nucléaire un moyen de renforcer leur sécurité énergétique, et la France, par ricochet, un partenaire incontournable. « EDF, c’est à la fois la garantie de la stabilité d’approvisionnement et d’un prix compétitif, résume un diplomate allemand. Mais c’est aussi un acteur qui sait défendre ses intérêts. »
Pourtant, cette position dominante n’est pas exempte de critiques. Certains acteurs du marché libéralisé européen dénoncent le « protectionnisme » dont bénéficierait EDF à domicile, notamment à travers le contrôle du parc nucléaire et le soutien implicite de l’État français. L’entreprise publique est régulièrement pointée du doigt à Bruxelles pour ses pratiques jugées anticoncurrentielles, et sa capacité d’influence sur les prix de l’électricité fait débat. L’Allemagne, par exemple, qui a opté pour une sortie du nucléaire, se montre souvent prudente face à la volonté française d’imposer une « taxonomie verte » intégrant l’atome.
En outre, le chantier de la transition écologique ouvre de nouveaux fronts. Alors que la France plaide pour la reconnaissance du nucléaire comme une énergie durable, plusieurs de ses voisins, menés par l’Autriche ou le Luxembourg, s’opposent fermement à une telle classification au sein des plans d’aide européens. « On observe une tension croissante entre deux conceptions de la transition énergétique, analyse un expert du secteur : celle portée par EDF et la France, axée sur le nucléaire, et celle des pays misant tout sur les énergies renouvelables. »
Dernier terrain de friction : la gestion des relations commerciales avec les clients européens. Depuis la libéralisation du marché de l’énergie, EDF cherche à s’imposer hors de ses frontières, en rachetant ou développant des filiales. Mais son expansion, chez ses voisins immédiats, est souvent accueillie avec méfiance. « EDF arrive souvent en position de force : il apporte des capitaux, une expertise solide, mais aussi une logique très franco-française », glisse un responsable d’un opérateur en Espagne. Ainsi, pour nombre de ses concurrents, EDF incarne non seulement un fleuron stratégique, mais aussi un rival difficile à concurrencer.
Au final, le regard porté sur EDF par les pays européens reflète à la fois la reconnaissance de son savoir-faire et la crainte d’une domination sur le marché de l’électricité. Si l’entreprise française se veut le fer de lance de l’indépendance énergétique, elle doit encore convaincre ses voisins qu’elle ne cherche pas à imposer, de gré ou de force, son propre modèle. En Europe, le débat reste ouvert, entre ceux qui y voient un atout stratégique partagé et ceux qui redoutent l’hégémonie d’un « mauvais joueur » sur l’échiquier énergétique continental.
