Alors que le continent européen s’efforce de tourner la page du gaz russe à la suite de l’invasion de l’Ukraine, une nouvelle dépendance inquiète Bruxelles : celle envers les États-Unis. Depuis 2020, les importations européennes de gaz naturel liquéfié (GNL) venu d’outre-Atlantique ont quadruplé, au point que 60 % du GNL consommé en Europe provient désormais des États-Unis. Une tendance qui pourrait encore s’accentuer si l’accord à 750 milliards de dollars conclu en 2023 devait être pleinement mis en œuvre, faisant grimper la part du gaz américain à 80 % dès 2030, selon les projections de l’institut IEEFA.

De nombreux experts se sont émus de ce déplacement de dépendance. Christophe Grudler, eurodéputé, avait déjà alerté sur le risque de substituer une sujétion à une autre, évoquant « un suicide stratégique » si le continent venait à confier sa sécurité énergétique à Washington. Des préoccupations accentuées dans un contexte d’incertitude sur l’attitude à venir des États-Unis, notamment sous une éventuelle nouvelle présidence de Donald Trump.

Certes, l’accord américano-européen reste non contraignant et son montant suscite le scepticisme. La dynamique du marché, régie par des acteurs privés et selon les fluctuations de l’offre et de la demande entre l’Europe, l’Asie et l’Amérique, rend toute bascule soudaine improbable. Toutefois, la montée en puissance du GNL américain expose l’Europe à plusieurs risques : volatilité des prix, potentiel chantage politique, et vulnérabilité croissante à d’éventuels aléas climatiques affectant la production ou les infrastructures américaines.

Pour tenter de se prémunir contre ce déséquilibre, l’Union européenne explore différents leviers d’action. D’abord, la réduction rapide de la consommation gazière demeure le chantier prioritaire, passant par l’électrification des usages, le développement des énergies renouvelables et l’amélioration de l’efficacité énergétique. Un objectif compatible avec la feuille de route climatique fixée à l’horizon 2040, pour une baisse de 90 % des émissions par rapport à 1990 – et qui procurerait, selon les modélisations des think tanks européens, un gain économique net de près de 29 milliards d’euros chaque année. Mais la concrétisation de cette trajectoire se heurte aux réticences, voire à la résistance de certains secteurs industriels et d’une partie de l’opinion publique.

La diversification des fournisseurs constitue la seconde piste privilégiée. L’Europe regarde notamment vers le Qatar, fort de réserves importantes, à condition d’accepter un renchérissement des tarifs. TotalEnergies a dernièrement relancé des projets au Mozambique, tandis que l’Afrique occidentale (Nigéria, Sénégal, Mauritanie) ainsi que le Canada, l’Algérie ou le Turkménistan sont évoqués parmi les options. Ces alternatives soulèvent des défis logistiques et géopolitiques, sans garantie de stabilité ou de volumes suffisants.

L’exploitation de gisements européens est également discutée, mais la tendance est à la contraction : la fermeture du gigantesque site néerlandais de Groningue, pour raisons sismiques, a consacré ce repli. Enfin, les alliances intra-européennes retrouvent de la vigueur, le cas de la Norvège – qui alimente à 96 % l’UE – étant mis en avant pour maximiser l’exploitation des ressources existantes sur le continent, aux côtés du Royaume-Uni et des rares producteurs européens.

Reste que la quadrature du cercle énergétique demeure irrésolue, entre exigences sécuritaires, stratégie climatique et arbitrages économiques. La quête d’une souveraineté énergétique européenne bute sur la complexité du marché mondial et la nécessité de concilier urgence et prudence. Pour l’heure, l’Europe avance dans un champ d’incertitudes, multipliant les contacts sans parvenir à éclipser totalement la perspective d’une nouvelle dépendance, cette fois transatlantique.

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