À l’approche des échéances électorales, la stratégie de diabolisation du Rassemblement National (RN) apparaît, pour nombre d’observateurs et de responsables politiques, comme un réflexe pavlovien. Méthode éprouvée dans l’histoire politique récente, elle vise à tenir à l’écart du pouvoir un parti considéré comme incompatible avec les valeurs fondamentales de la République. Pourtant, à l’échelle des enjeux socio-économiques majeurs qui traversent le pays, cette posture s’avère paradoxalement contre-productive.
Lorsqu’il s’agit du RN, le débat public se polarise rapidement autour de son histoire, de son identité et de ses dérives les plus controversées, éclipsant ainsi l’analyse approfondie de sa vision, de sa stratégie budgétaire ou de ses propositions économiques. Cette dynamique joue, en réalité, un rôle de bouclier pour la formation politique : en polarisant l’ensemble de la discussion sur sa « dangerosité », on évacue pour elle tout questionnement sérieux sur la faisabilité ou la cohérence de son programme.
Le RN a construit son succès sur une critique radicale des élites, dénonçant un « système » qui ignorerait les préoccupations de la France périphérique, frappée par le chômage, la désindustrialisation, et le sentiment de déclassement. Mais rares sont les confrontations concrètes relatives à la viabilité de ses propositions, notamment en matière de finances publiques, d’industrie, d’énergie ou d’Union européenne. En l’absence d’une telle mise à l’épreuve, le parti capitalise sur l’impression de représenter une alternative inexplorée, porteuse d’un projet de rupture salvateur.
La tentation de s’en tenir au registre moral, aussi légitime soit-elle dans une démocratie, présente cependant une limite majeure : elle ne fait que renforcer le sentiment, chez une partie des électeurs, que l’on cherche à confisquer leur voix, voire à refuser de reconnaître leurs inquiétudes. À force d’invoquer l’argument du danger, sans engager le débat de fond, on prend le risque de créer une forme de martyrologie politique, qui renforce la posture d’outsider du RN.
Le traitement réservé à ses opposants se révèle alors opportun pour le RN, qui peut ainsi éviter d’opposer ses réponses aux défis économiques aux préconisations des acteurs du monde productif et financier. Peu de précision, par exemple, sur le financement de la baisse des impôts, la capacité à créer massivement des emplois industriels ou encore la compatibilité de sa ligne européenne avec la solidité de l’économie française. Les questions « qui fâchent » sont absorbées par la surchauffe émotionnelle autour de l’image du parti, reléguant la confrontation rationnelle à l’arrière-plan.
C’est pourquoi, en s’enfermant dans une stratégie de diabolisation, une partie de la classe politique et des médias pourrait bien échouer à affaiblir le RN sur son terrain. Seule la mise à l’épreuve concrète du programme, de ses impacts réels sur l’emploi, la croissance, la sécurité sociale et la solidarité nationale, pourrait permettre aux électeurs de mesurer la crédibilité des alternatives proposées. L’histoire démocratique française montre que ce sont les arguments, les chiffres et les bilans, bien plus que les anathèmes, qui finissent par contenir la dynamique des partis contestataires, en les obligeant à sortir du confort du discours protestataire.
Dans un contexte de défiance généralisée à l’égard des institutions traditionnelles, continuer de diaboliser le RN pourrait au contraire servir ses intérêts. Refuser le terrain de la raison, c’est lui offrir l’opportunité de cultiver l’ambiguïté, et d’échapper aux questions qui fâchent. Pour le débat démocratique, l’enjeu est de faire évoluer la confrontation du registre moral vers celui de la réalité des politiques publiques et de leurs conséquences sur le quotidien des Français.
