Alors que le spectre d’une insécurité croissante plane à l’Est du continent et que la dynamique diplomatique mondiale s’accélère, la question de la défense européenne s’impose plus que jamais comme un sujet d’actualité. Le débat a longtemps été dominé par des considérations strictement stratégiques, militaires ou technopolitiques. Or, un facteur clé demeure trop souvent relégué au second plan : la dimension économique. Pour bâtir une politique de défense crédible et autonome, l’Union européenne doit impérativement mobiliser ses ressources intellectuelles et analytiques, notamment celles de ses économistes. C’est l’argument développé par l’universitaire et spécialiste de l’économie internationale Moritz Schularick.
Les bouleversements géopolitiques récents, illustrés par la guerre en Ukraine et les incertitudes autour de l’engagement américain en Europe, imposent une véritable introspection au sein des États membres de l’Union. Les contraintes budgétaires, la répartition des investissements dans l’armement, la structuration des filières industrielles, mais aussi la pérennité du financement à long terme, toutes ces priorités relèvent d’une « science de la rareté » qui est la marque de l’analyse économique. Bien que la volonté politique d’augmenter les budgets militaires ait été réaffirmée à Bruxelles et dans les principales capitales, la question centrale demeure : comment allouer ces ressources de manière optimale pour garantir à la fois l’efficacité, la souveraineté et la soutenabilité financière ?
Moritz Schularick rappelle que l’histoire économique regorge d’exemples où la puissance militaire s’est forgée sur la robustesse de l’appareil économique : la force du dollar pour l’armée américaine, la révolution industrielle qui a changé les rapports de force au XIXe siècle ou encore la mobilisation de l’économie totale lors des deux conflits mondiaux. Pour l’Europe, il s’agit moins de singer le « modèle américain » que de concevoir une approche adaptée à ses propres contraintes budgétaires, industrielles et démographiques, en s’appuyant sur la prospective et la rigueur du raisonnement économique.
En effet, penser la défense européenne requiert de s’attaquer à des défis multiples. Comment éviter la duplication des programmes d’armement, qui dilue les efforts et alourdit les dépenses ? Quels types d’investissements structurer pour renforcer l’autonomie industrielle et technologique, tout en restant attractifs pour les partenaires privés ? Comment répartir équitablement la charge entre les pays membres, sans générer tensions ni suspicion ? Sur toutes ces questions, les modèles issus de l’économie peuvent fournir des outils d’analyse et de décision précieux : calcul de coûts d’opportunité, méthodes d’allocation optimale des ressources, analyse des externalités et effets d’échelle, etc.
L’intégration des compétences économiques au sein des sphères décisionnelles européennes semblerait donc une évidence. Pourtant, Moritz Schularick relève une certaine timidité institutionnelle : la politique de défense reste l’apanage d’experts militaires et de diplomates, alors même que les enjeux financiers sont immenses. Pour l’auteur, il est urgent de renforcer la collaboration entre économistes, décideurs publics et industriels afin de garantir que les efforts de défense s’inscrivent sur une trajectoire soutenable, adaptée aux réalités européennes.
À l’heure où le contexte international incite l’Europe à repenser collectivement son avenir sécuritaire, l’impulsion passe aussi par une évolution des mentalités et des méthodes. La défense européenne est un chantier de longue haleine, dont la réussite dépendra en grande partie de sa capacité à intégrer pleinement l’analyse économique à la prise de décision. En conjuguant expertise militaire et savoir-faire en économie, l’Union pourrait redéfinir les contours de sa souveraineté stratégique pour les décennies à venir.
