Alors que l’intelligence artificielle gagne du terrain au sein des établissements scolaires, la communauté éducative s’interroge sur les bénéfices et les dérives d’une telle révolution. Susanna Loeb, professeure à l’université américaine de Stanford et spécialiste reconnue des sciences de l’éducation, livre une analyse nuancée et invite à la prudence face à l’avènement de ces nouveaux outils numériques.
Selon l’experte, les algorithmes d’intelligence artificielle, aujourd’hui facilement accessibles, sont en passe de bouleverser les pratiques d’apprentissage. Qu’il s’agisse de systèmes adaptatifs capables de proposer des exercices personnalisés, de moteurs prêts à rédiger des devoirs sur commande ou de plateformes suggérant des ressources pédagogiques, leur potentiel est indéniable. Mais dans cet engouement général, Susanna Loeb met en avant le « danger du déchargement cognitif » qui guette élèves et enseignants.
Redoutant que l’IA n’agisse comme une béquille intellectuelle, Susanna Loeb explique : « Si les élèves délèguent aux machines ce qu’ils devraient eux-mêmes apprendre à maîtriser – comme la résolution de problèmes, la synthèse ou l’analyse critique – ils risquent de perdre le contact avec l’essence même du processus éducatif. » Pour la chercheuse, ce transfert massif d’efforts cognitifs pourrait freiner le développement des compétences fondamentales, notamment la créativité, le raisonnement autonome ou la capacité à argumenter.
Les enseignants, eux aussi, sont concernés par ce phénomène. L’utilisation croissante d’outils générés par l’IA pour corriger, préparer ou automatiser certaines tâches pédagogiques soulage, certes, des emplois du temps chargés. Toutefois, Susanna Loeb alerte sur le risque d’un appauvrissement du lien pédagogique. « L’éducation n’est pas qu’une somme d’exercices à compléter ou de notes à attribuer. Elle repose avant tout sur l’interaction, la discussion, l’encadrement humain. Quand l’IA prend en charge ces fonctions, c’est une part de la dimension humaine du métier qui s’efface », martèle la professeure de Stanford.
Selon elle, il appartient aux décideurs publics comme aux acteurs du secteur éducatif de fixer, dès aujourd’hui, des lignes rouges claires. La formation initiale et continue des éducateurs doit intégrer une réflexion approfondie sur l’usage raisonné et critique des outils numériques, afin d’en faire de véritables leviers de progrès plutôt que de simples palliatifs technologiques.
Susanna Loeb invite également à repenser le design même des systèmes d’IA dédiés à l’éducation. Plutôt que de viser une efficacité maximale dans l’automatisation des tâches scolaires, il s’agit, pour les concepteurs, de créer des solutions qui stimulent la réflexion, encouragent le questionnement et renforcent l’autonomie des apprenants. « L’enjeu n’est pas de remplacer l’effort intellectuel, mais de le décupler, de le guider et de le valoriser », insiste-t-elle.
Si l’introduction de l’intelligence artificielle dans les parcours scolaires demeure inéluctable, une vigilance rigoureuse s’impose pour ne pas sacrifier l’émancipation intellectuelle sur l’autel de la facilité. « L’école, conclut Susanna Loeb, doit rester le lieu où l’on apprend à penser, pas seulement où l’on consomme ou valide un savoir préformaté. À chacun de veiller à ce que l’IA n’annule pas ce principe fondateur de l’éducation. »
