Alors que le mandat de Christine Lagarde à la présidence de la Banque centrale européenne arrive à son terme en novembre 2027, l’institution s’apprête à vivre un changement de cap majeur. Les tractations et discussions en coulisses s’intensifient autour de l’identité de son ou sa successeur.e, dans une ambiance qui rappelle le mercato estival du football européen. Mais, loin des stades et des caméras, c’est bien à Francfort que se joue l’avenir de la politique monétaire européenne.
Au fil des mois, plusieurs noms émergent pour prendre la relève de l’ancienne directrice générale du Fonds monétaire international, encore en poste mais dont la succession cristallise désormais les attentions. La BCE, pilier de la stabilité financière de la zone euro, n’est pas seulement un temple de la technique monétaire ; sa gouvernance incarne aussi les équilibres politiques du Vieux Continent. À ce titre, la nomination future de son président ou de sa présidente représente un enjeu d’autant plus sensible que la période actuelle est marquée par des tensions géopolitiques vives, une inflation persistante et une reprise économique fragile après la pandémie de Covid-19.
Si Christine Lagarde a su préserver la cohésion de la BCE face aux crises successives — pandémie, guerre en Ukraine, crise énergétique — son héritier.e devra composer avec une conjoncture inédite. L’enjeu ? Naviguer entre pressions à la baisse pour soutenir la croissance dans un contexte d’endettement élevé des États, et impératifs de la lutte contre la hausse des prix qui peine à repasser sous la barre des 2%. D’ores et déjà, plusieurs candidatures crédibles émergent. Parmi elles, Fabio Panetta, actuel gouverneur de la Banque d’Italie et ancien membre du directoire de la BCE, jouit d’une solide réputation à Bruxelles et à Francfort. Cité pour sa compétence technique et sa capacité à ménager les différentes sensibilités nationales, il apparaît comme un sérieux prétendant à la succession. Mais la France, attachée à conserver un rôle clef dans la haute administration européenne, fait aussi valoir ses intérêts. Certes, Lagarde était une figure hexagonale, mais la tentation existe, côté parisien, de soutenir une candidature française comme François Villeroy de Galhau, actuel gouverneur de la Banque de France.
Au-delà du duel traditionnel entre la France et l’Italie, l’Allemagne suit elle aussi le dossier de près. Première économie de la zone euro, Berlin n’a pas encore renoncé à placer un représentant au sommet de la BCE, après l’épisode Jens Weidmann, qui avait quitté prématurément la tête de la Bundesbank en 2021. Toutefois, la candidature allemande risque de se heurter à la tradition d’équilibre entre nations du Sud et du Nord, d’autant plus que des pays comme l’Espagne ou les Pays-Bas avancent aussi leurs pions. Parmi les outsiders, Pablo Hernández de Cos, gouverneur de la Banque d’Espagne, pourrait bénéficier d’un contexte favorable, notamment si les Vingt-Sept cherchent à élargir le cercle des grandes puissances représentées à Francfort.
Dans l’ombre, les discussions se mènent de manière informelle entre banques centrales nationales, États membres et institutions européennes. Les alliances se forment, les promesses de soutien s’échangent, et chacun évalue ses marges de manœuvre pour peser dans la décision finale. Derrière la technicité monétaire, c’est bien une bataille diplomatique qui se joue, où chaque capitale veut croire en la capacité de son champion à défendre au mieux ses intérêts.
Cette succession intervient à un moment charnière pour la BCE, alors que la zone euro n’a jamais été aussi fragmentée depuis sa création. À la concurrence des ambitions nationales s’ajoute celle des sensibilités doctrinales : faucons partisans de l’orthodoxie budgétaire contre colombes privilégiant le soutien à l’activité. Le ou la futur.e président.e devra d’abord rassembler les membres du Conseil des gouverneurs, puis rassurer des marchés aussi exigeants que volatils et, surtout, donner un cap lisible aux 350 millions d’Européens concernés au quotidien par ses décisions.
D’ici à la désignation, prévue pour l’automne 2027, les tribunes, conférences et déclarations discrètes risquent donc de se multiplier. Le « mercato » de la BCE ne fait que commencer. Et, comme souvent à Bruxelles ou à Francfort, son issue dépendra moins des compétences affichées que des équilibres politiques finement négociés en coulisses.
