Pendant des décennies, la politique énergétique européenne a été façonnée par des choix douloureux aux conséquences désormais visibles, notamment en ce qui concerne l’énergie nucléaire. Face à la crise énergétique et aux besoins croissants de décarbonation, de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour pointer du doigt une stratégie que certains qualifient de véritable erreur historique : l’abandon progressif du nucléaire dans de nombreux pays du continent. Pourquoi cette décision, prise il y a plusieurs années, apparaît-elle aujourd’hui comme un fardeau ? Quels enseignements tirer pour les choix de demain ?\n\nPour comprendre la portée de cet échec, il faut revenir à la fin du XXe siècle, lorsque, dans la foulée de l’accident de Tchernobyl puis de Fukushima, plusieurs pays européens ont entamé une remise en question profonde de leur programme nucléaire. Sous la pression de l’opinion publique, les gouvernements allemands, belges ou italiens, entre autres, ont décidé de fermer progressivement leurs centrales et d’investir massivement dans les énergies renouvelables. Une décision alors justifiée par des impératifs de sécurité et de préservation de l’environnement, mais qui négligeait certains fondamentaux.\n\nL’un des arguments majeurs de ces pays était de s’affranchir du risque, à la fois technologique et géopolitique, que représente le nucléaire. Cependant, cette stratégie n’a pas intégré la question de la souveraineté énergétique. Or, les énergies renouvelables – éolien, solaire – présentent une intermittence encore difficilement résolue techniquement et nécessitent un important recours à des centrales au gaz ou au charbon pour assurer le back-up en cas de défaut de production. Paradoxalement, le démantèlement du nucléaire a conduit certains États à dépendre davantage des énergies fossiles et, par ricochet, des importations de gaz, notamment en provenance de Russie.\n\nLa guerre en Ukraine et la crise d’approvisionnement qui en ont découlé ont agi comme un révélateur brutal des limites de cette orientation. L’Allemagne, par exemple, a dû recourir à la réouverture de centrales à charbon et à des achats massifs de gaz naturel liquéfié (GNL) sur le marché international pour compenser l’arrêt progressif de ses réacteurs, compromettant ses objectifs climatiques. D’autres pays ont dû revoir leurs projets de sortie du nucléaire ou reporter la fermeture prévue de certaines infrastructures.\n\nLa France, elle, a longtemps fait figure d’exception avec un mix énergétique basé majoritairement sur l’atome. Mais même dans l’Hexagone, les hésitations politiques des deux dernières décennies et le sous-investissement dans la filière nucléaire ont conduit à une perte de compétences et à des retards significatifs, à l’image des chantiers de l’EPR de Flamanville ou des tergiversations autour du renouvellement du parc existant.\n\nAujourd’hui, le consensus scientifique est clair : pour atteindre les objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050, le nucléaire demeure une composante clé du mix énergétique, aux côtés des renouvelables. Sa capacité à fournir de l’électricité décarbonée, stable et pilotable en fait une technologie difficilement remplaçable à grande échelle.\n\nFace aux défis climatiques et à la montée des tensions géopolitiques, plusieurs pays européens réévaluent désormais leur position. L’Allemagne, bien qu’elle ait fermé ses dernières centrales en 2023, fait face à la pression d’une partie de ses industriels pour relancer le débat. La Belgique a finalement reporté la fermeture de deux réacteurs, tandis que d’autres pays comme la Pologne ou la République tchèque accélèrent leurs investissements dans le nucléaire.\n\nCette remise en question collective amène à une leçon essentielle : le pilotage de la transition énergétique ne peut se permettre de négliger la sécurité d’approvisionnement et la stabilité du système électrique. L’Europe amorce désormais un virage pragmatique où chaque technologie doit être évaluée à l’aune de ses avantages et faiblesses réels, sans céder à des choix idéologiques. Le nucléaire, débarrassé de certains tabous, pourrait bien retrouver la place qui est la sienne dans la construction du futur énergétique du continent.
