Depuis plusieurs mois, la question de l’inflation et de la flambée des prix de l’énergie est au cœur des préoccupations économiques et politiques à travers le monde. Cette poussée inflationniste, alimentée notamment par l’augmentation du cours du pétrole et du gaz, suscite une inquiétude certaine parmi les gouvernements, les entreprises et les ménages. Pourtant, selon Antoine Lévy, chercheur à l’Université de Berkeley et spécialiste des questions économiques, la situation actuelle diffère nettement des grands chocs pétroliers survenus il y a un demi-siècle.
« Nous sommes loin des chocs pétroliers des années 1970 », explique l’économiste, soulignant d’emblée les écarts majeurs entre les deux périodes. À l’époque, les hausses soudaines du prix du brut, causées respectivement par l’embargo de l’OPEP en 1973 puis la révolution iranienne en 1979, avaient provoqué des récessions profondes et durables dans la plupart des économies développées. Ce contexte avait alors propulsé l’inflation à des niveaux records, contraignant les banques centrales à des politiques monétaires radicales et instaurant une période d’incertitude économique prolongée.
Aujourd’hui, la configuration est bien différente. Si le conflit en Ukraine et les tensions autour de l’approvisionnement énergétique ont entraîné des hausses de prix parfois spectaculaires, « nous n’observons pas une rupture aussi brutale et systémique des échanges internationaux », précise Antoine Lévy. Les économies avancées disposent par ailleurs de marges de manœuvre plus importantes grâce à la diversification des sources d’énergie, au développement du commerce mondial et à l’amélioration des politiques de gestion des stocks.
Autre différence majeure : l’impact direct du coût de l’énergie sur l’ensemble de l’économie paraît aujourd’hui moins accentué qu’à l’époque. Dans les années 1970, souligne l’expert, le pétrole représentait une part largement supérieure dans le mix énergétique et la structure de production industrielle des pays développés. Depuis lors, certains secteurs ont réussi à réduire sensiblement leur dépendance aux hydrocarbures, tandis que les progrès technologiques et la montée en puissance des énergies alternatives offrent de nouveaux amortisseurs face aux chocs d’offre.
« Le risque d’entrer dans une spirale inflationniste du type de celle observée il y a cinquante ans demeure limité », analyse Antoine Lévy. Les banques centrales ont appris des expériences passées et interviennent plus rapidement, n’hésitant pas à recourir à des hausses de taux en cas de surchauffe des prix. De même, les mécanismes de négociation salariale, autrefois très rigides, restent aujourd’hui plus flexibles, ce qui limite la transmission globale des hausses de prix à l’ensemble de l’économie.
Néanmoins, l’économiste demeure prudent quant à l’évolution future du contexte énergétique. « Même si nous ne sommes pas confrontés à une crise structurelle comparable à celle des chocs pétroliers, certains secteurs et certaines catégories de ménages sont fortement exposés aux variations de prix », ajoute-t-il. La question de l’accès à l’énergie, de la vulnérabilité des plus modestes et de la compétitivité industrielle continuera donc de figurer en bonne place sur l’agenda politique dans les mois à venir.
En définitive, si la volatilité des marchés de l’énergie alimente les inquiétudes, les économies développées semblent mieux armées pour absorber ces soubresauts que lors des épisodes historiques du siècle dernier. Pour Antoine Lévy, la vigilance reste de mise, mais le spectre d’une crise d’une ampleur similaire à celle des années 1970 paraît aujourd’hui écarté.
