Menacé d’une suspension sur l’ensemble du territoire, Wikipédia a réussi à trouver un terrain d’entente avec le gouvernement indonésien. Au terme de plusieurs semaines de discussions menées à huis clos, la célèbre encyclopédie en ligne a échappé à un possible blocage qui aurait privé plus de 200 millions d’Indonésiens de l’accès à ses contenus, scellant un compromis qui illustre les tensions croissantes entre gouvernements et plateformes numériques.
Tout a commencé lorsque le ministère indonésien de la Communication et de l’Information a exigé, à la mi-mai, que tous les services en ligne opérant dans le pays s’enregistrent auprès d’une nouvelle base de données nationale. Ce dispositif, mis en place officiellement pour « renforcer la souveraineté numérique » et lutter contre les contenus jugés illicites, impose aux plateformes comme Wikipédia des obligations de retrait de contenus dans un délai de 24 heures sur demande de l’Etat, sous peine de blocage pur et simple. Plusieurs organisations de défense des libertés numériques et certains internautes se sont rapidement inquiétés de l’impact de cette loi sur la liberté d’expression et la neutralité de l’information.
Face à la possibilité d’être bloqué sans préavis, la Wikimedia Foundation, qui chapeaute Wikipédia à l’échelle mondiale, a entamé des négociations avec les autorités indonésiennes. La fondation a mis en avant son fonctionnement collaboratif, basé sur la contribution bénévole et l’impartialité éditoriale, rappelant qu’elle n’a pas vocation à supprimer du contenu sur ordre des gouvernements. Selon une source proche du dossier, la Fondation s’est dite préoccupée par le risque de censure et d’atteinte à la liberté académique que représentaient les nouvelles exigences du ministère.
Plusieurs interlocuteurs du gouvernement ont également reconnu l’utilité de Wikipédia comme source d’information, notamment pendant la pandémie de Covid-19, et se sont montrés ouverts à la discussion. Au terme de plusieurs réunions, il a été convenu que Wikipédia s’enregistrerait officiellement auprès de la base de données nationale mais bénéficierait d’un régime dérogatoire. Concrètement, si le gouvernement venait à demander la suppression d’une page jugée problématique, la fondation s’engage à examiner la demande en mobilisant sa communauté d’éditeurs volontaires, tout en conservant la possibilité de refuser si la suppression contrevient à ses principes fondateurs.
Ce compromis, s’il permet à la plateforme de poursuivre ses activités en Indonésie, ne dissipe toutefois pas toutes les inquiétudes quant aux pressions gouvernementales. Des ONG, à l’image de Human Rights Watch et de l’EFF, rappellent que la nouvelle réglementation indonésienne pourrait servir de modèle à d’autres pays de la région désireux d’accroître leur contrôle sur l’information circulant sur Internet. Pour la Wikimedia Foundation, il s’agit désormais d’équilibrer, dans chaque pays, la défense de ses valeurs éthiques et le respect des lois locales afin d’éviter des blocages susceptibles d’affecter des millions d’utilisateurs.
L’incident indonésien interpelle, alors qu’à travers le monde, de nombreux gouvernements redoublent d’efforts pour imposer un contrôle accru sur les plateformes et réseaux sociaux. Pour Wikipédia, qui revendique plus de 20 millions de visites mensuelles en Indonésie, la préservation d’un accès libre et gratuit à la connaissance reste une priorité. Cet épisode pourrait bien servir de précédent dans la gestion délicate des relations entre les grands acteurs du numérique et les Etats soucieux de réguler l’espace en ligne.
