Alors que l’accident de Tchernobyl, survenu en 1986, continue de susciter débats et analyses, la question de la gestion de l’information en période de crise refait surface. Selon Myrto Tripathi, présidente-fondatrice de l’association Voices of Nuclear, le traitement médiatique et politique de la catastrophe ne s’est pas limité à des conséquences sanitaires et environnementales. La désinformation qui a rapidement circulé, tant dans les pays touchés qu’à l’échelle internationale, a aussi généré un coût social, économique et politique d’une ampleur sous-estimée jusque-là.\n\nPour Myrto Tripathi, la crise de Tchernobyl a marqué un tournant dans la perception mondiale de l’énergie nucléaire. En l’absence d’une communication transparente et cohérente, des rumeurs, des fausses informations et des interprétations erronées se sont propagées à grande vitesse. Ce phénomène de désinformation a engendré des paniques, influencé durablement les politiques énergétiques et affecté la confiance du public envers les institutions. « Le coût de la désinformation après Tchernobyl a été considérable », souligne-t-elle, insistant sur l’impact à long terme de ces discours imprécis et parfois alarmistes.\n\nQuelques heures seulement après l’explosion du réacteur, l’information a été diffusée de façon incomplète, voire intentionnellement tronquée par les autorités soviétiques. Cette opacité a créé un vide que les médias étrangers ont tôt fait de combler, souvent en extrapolant des scénarios catastrophes. Très vite, des idées fausses sur le nombre réel de victimes, les conséquences sanitaires et la dangerosité de la radioactivité se sont imposées dans l’opinion publique. D’après Myrto Tripathi, ce bruit médiatique a influencé le ressenti des populations éloignées de la zone sinistrée. Certaines ont modifié leurs comportements alimentaires, d’autres ont quitté durablement leurs terres par crainte, créant des phénomènes d’exode rural et de déstabilisation économique dans certaines régions d’Europe de l’Est.\n\nAu-delà de l’échelle locale, cette désinformation a eu de profondes conséquences sur les choix énergétiques des États européens. Dans les années qui ont suivi la catastrophe, plusieurs pays ont remis en cause leurs programmes nucléaires, souvent sous la pression de l’opinion publique. Le surcoût généré par la fermeture anticipée de certaines installations et la nécessité de trouver des alternatives énergétiques s’est chiffré en milliards d’euros. Ce coût, rarement pris en compte dans les bilans officiels, s’ajoute aux pertes de savoir-faire technique et scientifique que l’Europe aurait pu capitaliser dans la maîtrise de l’atome.\n\nMyrto Tripathi insiste par ailleurs sur l’effet durable de la désinformation sur la confiance envers les autorités scientifiques et politiques. La méfiance qui s’est installée après Tchernobyl a compliqué la gestion des crises suivantes, qu’il s’agisse de Fukushima en 2011 ou plus récemment des débats sur la transition énergétique. Selon elle, l’intensité des réactions du grand public lors de nouveaux incidents nucléaires trouve ses racines dans l’expérience émotionnelle collective de 1986 et le manque d’accès à une information claire.\n\nAujourd’hui, alors que la place du nucléaire est réévaluée dans le contexte de la lutte contre le changement climatique, l’appel de Myrto Tripathi à une « pédagogie lucide et transparente » sur l’énergie nucléaire résonne avec force. Elle plaide pour une meilleure diffusion de données fondées scientifiquement et une communication de crise résiliente, tirant les leçons des erreurs du passé pour éviter que le coût de la désinformation ne se répète à l’avenir.
