Alors que les prix à la pompe continuent de susciter colère et incompréhension parmi les automobilistes, la question du rôle des grandes compagnies pétrolières, et en particulier celui de TotalEnergies, revient avec force dans l’actualité économique. Depuis plusieurs semaines, une partie de l’opinion publique et de certains responsables politiques réclame l’instauration de taxes supplémentaires sur les profits du groupe, au motif que ses résultats s’envolent grâce à l’augmentation du prix du pétrole brut. Mais cette solution est-elle vraiment la réponse la plus pertinente à la flambée des prix de l’essence ?\n\nPour bien comprendre la situation, il convient de rappeler quelques éléments de contexte. En 2023, TotalEnergies a dégagé un bénéfice net de près de 20 milliards d’euros, notamment porté par la hausse des cours du baril et la volatilité liée aux tensions internationales. Ces chiffres spectaculaires ont naturellement nourri les appels à la mise en place d’une « taxe sur les superprofits », déjà appliquée temporairement en 2022 par le gouvernement mais qui a depuis pris fin. D’aucuns estiment que l’entreprise doit être mise à contribution pour soutenir le pouvoir d’achat des ménages et réduire le prix du carburant.\n\nMais un examen plus attentif du secteur pétrolier comme de l’économie française invite à la prudence quant à l’efficacité de cette mesure. D’abord, le prix payé par les consommateurs à la pompe dépend, pour l’essentiel, de la fiscalité en vigueur : la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE) et la TVA représentent plus de 60% du prix du litre d’essence ou de diesel. Autrement dit, ce sont d’abord les recettes de l’État qui structurent le montant payé par les automobilistes, bien plus que la marge du raffineur ou du distributeur.\n\nDe plus, contrairement à une idée reçue fréquemment relayée, TotalEnergies n’a pas une liberté totale sur les prix affichés dans ses stations-service. La concurrence que lui livrent, en France, la grande distribution et d’autres réseaux limite ses marges de manœuvre. Par ailleurs, l’entreprise a pris récemment des mesures pour limiter la hausse des prix, en s’engageant notamment à plafonner le litre à 1,99 euro partout où elle opère. Cette stratégie a bien sûr des effets directs sur la rentabilité de ses activités françaises.\n\nTaxer davantage TotalEnergies comporte alors un risque de double peine pour le secteur énergétique national. D’un côté, une augmentation fiscale pèserait sur les capacités d’investissement de l’entreprise, notamment dans la transition énergétique et les projets d’énergies renouvelables où le groupe s’est engagé à hauteur de dizaines de milliards d’euros sur la décennie. De l’autre, une telle mesure pourrait détourner investisseurs et actionnaires, essentiels pour garantir la solidité financière et la compétitivité d’un géant tricolore sur un marché mondialisé et extrêmement concurrentiel.\n\nEnfin, et ce n’est pas négligeable, la contribution fiscale de TotalEnergies à la France est loin d’être négligeable. En 2022, le groupe a versé plus de 8 milliards d’euros sous diverses formes de taxes et d’impôts. Plutôt que d’alourdir une fiscalité déjà conséquente, nombre d’experts plaident pour une réforme plus large et structurelle de la taxation des carburants, compatible à la fois avec les enjeux de pouvoir d’achat et les engagements de transition écologique.\n\nFace à la tentation facile de taxer « les profits » d’un industriel qui concentre l’attention médiatique, le débat mérite donc d’être replacé dans l’ensemble des contraintes économiques, fiscales et environnementales. À court terme, la baisse du prix des carburants ne saurait passer que par une révision de la fiscalité qui pèse sur les consommateurs, alors qu’à long terme, la priorité demeure la sortie progressive de la dépendance au pétrole pour réussir la transformation du modèle énergétique français.
