L’Italie s’apprête à franchir un cap symbolique parmi les États de la zone euro. D’après les derniers chiffres publiés par la Commission européenne et plusieurs instituts statistiques, la péninsule devrait, d’ici peu, surpasser la Grèce pour devenir le pays affichant le ratio dette publique/PIB le plus élevé de la zone euro. Cette évolution inquiète autant les marchés que les responsables politiques du continent, car elle traduit à la fois les difficultés structurelles persistantes de l’économie italienne et la fragilité de l’architecture financière européenne.
Depuis la crise de la dette souveraine au début des années 2010, la Grèce incarnait le cas extrême : une dette culminant à plus de 180% du PIB au plus fort de la crise, avec en corollaire une intervention massive de l’Union européenne, du FMI et de la Banque centrale européenne. Progressivement, la Grèce a mené de douloureuses réformes et opéré un redressement budgétaire. Si sa dette reste très substantielle – elle évoluait autour de 166% du PIB en 2023 –, le ratio devrait continuer à baisser doucement dans les prochaines années, soutenu par une croissance plus forte que prévu et par la vigilance du gouvernement d’Athènes sur ses dépenses.
À l’inverse, l’Italie, deuxième économie industrielle de la zone euro après l’Allemagne, voit son endettement public suivre une trajectoire moins favorable. À la fin de l’année 2023, la dette italienne représentait environ 144% du PIB, selon Eurostat. Mais les prévisions convergent désormais vers une poursuite de son augmentation : la croissance italienne reste atone, alors que la hausse des taux d’intérêt alourdit la charge de la dette, et que les marges de manœuvre politiques s’amenuisent.
Les raisons de cette dérive sont multiples. L’économie italienne pâtit d’une croissance structurellement faible depuis plus de deux décennies, avec un rythme d’innovation moindre que ses voisins, une démographie déclinante, et un secteur bancaire encore fragilisé par les dossiers hérités des années de crises. Les dépenses de l’État restent élevées, portées par un système de retraites coûteux et une administration locale complexe et peu réformée. À cela s’ajoute, ces dernières années, l’impact des plans de relance et des dépenses publiques engagées pour faire face à la pandémie de Covid-19, suivies des mesures pour contrer les effets de l’inflation sur le pouvoir d’achat.
La Première ministre Giorgia Meloni, à la tête d’une coalition conservatrice confrontée à de fortes attentes sociales, se dit engagée à contrôler le déficit et à maintenir la confiance des investisseurs internationaux. Pourtant, Rome peine à contenir la progression de la dette, d’autant plus que le service de celle-ci absorbe une part croissante du budget – une situation que la remontée des taux directeurs de la BCE ne fait qu’aggraver.
La perspective de voir l’Italie, pays fondateur de l’Union européenne et pilier de la monnaie unique, dépasser la Grèce alimente les inquiétudes quant aux capacités de l’Italie à stabiliser ses finances à moyen terme. De nombreux économistes redoutent une « spirale négative » : croissance atone, investissement privé en berne, et pression continue sur les comptes publics. La question du respect des nouvelles règles budgétaires européennes, entrées en vigueur au printemps 2024 après de longs débats entre États membres, se pose avec acuité. Bruxelles surveille de près la trajectoire italienne, et n’exclut ni rappels à l’ordre, ni mesures plus fermes si la situation venait à s’aggraver.
Pour l’heure, les marchés restent attentistes, rassurés par le filet de sécurité de la BCE qui s’est montrée déterminée à contenir la spéculation sur le marché obligataire. Mais à terme, l’Italie devra impérativement relancer sa croissance et maîtriser sa dépense publique, sous peine de se retrouver au cœur d’une nouvelle séquence de tension financière majeure pour l’ensemble de la zone euro.
